éjo. coopérative d'architecture & de paysage

avec Fanny Costecalde et Benjamin Froger

éjo. coopérative est née de la collaboration évidente et spontanée de trois architectes et d'une paysagiste-concepteur, qui depuis plusieurs années pensent le projet conjointement. L’agence est située en Saône et Loire (Région Bourgogne-Franche Comté), dans le village de Mont-Saint-Vincent.

Leur processus de conception les a amené à adopter deux formes d’exercice distinctes, qui nourrissent de manière réciproque et complémentaire un travail de recherche commun aux deux structures.

éjo. coopérative est une SCOP-ARL d’architecture et de paysage, qui intervient sur des projets d’équipements publics, de logements individuels et collectifs ou des projets d’aménagement urbain et paysager.

éjo. association est une association à but non lucratif ayant pour objectif d’élargir le champ de la maitrise d’œuvre en s’impliquant sur des projets participatifs en dialogue avec mairies, habitants et acteurs locaux, en s’appuyant notamment sur le travail direct de la matière.

Technè : Racontez-nous la genèse de la création de l’agence, l’association à quatre personnes.

Fanny Costecalde (FC) : C’est un parcours assez classique ! Nous nous sommes rencontrés pendant nos études et cela fait maintenant plus de dix ans que nous nous connaissons. Nous avons d’abord travaillé ensemble sur des concours Europan et avons été primés pour deux projets qui nous ont permis d’accéder à la commande de manière plus concrète (Almada au Portugal et Huy en Belgique). Suite à ces deux projets, nous avons décidé de monter une association qui nous a permis de répondre à un appel à projets lancé par le Centre International d’Art et du Paysage de l ’Ile de Vassivière (87) ; une résidence de « recherche et création » pour architectes et paysagistes, portant sur la réalisation in-situ d’un projet de parcours paysager dans l’espace public rural.

Vous avez choisi, après cette association, de partir sous la forme d’une SCOP ?

FC : Le principe de la SCOP nous intéressait parce qu'il questionne les hiérarchies classiques au sein d’une structure en suggérant naturellement des rapports plus horizontaux.

Nous voulions un modèle d’agence plus ouvert et inclusif que ceux que nous connaissions. Un modèle qui rassemble plutôt autour d’envies communes, basées sur le partage d’un imaginaire, et d'une certaine éthique.

Nous avons choisi le nom « éjo », qui n’est pas un acronyme lié au nom des fondateurs de l’agence, mais qui a une signification liée au contexte, cela signifie en espéranto “lieu, site, situation” mais aussi “chantier”. L'idée étant celle d'un structure ouverte dans laquelle d'autres pourraient se retrouver et trouver leur place naturellement.

Par ailleurs, nous aimions cette caractéristique de la SCOP qui consiste à valoriser la notion de travail effectué par rapport au capital des associés. En tout cas, c’est ce que nous y voyons.

Vous avez monté cette SCOP et avez décidé, après avoir travaillé à Paris, à Strasbourg, à Toulouse, de vous implanter en Bourgogne, dans un territoire rural, plutôt isolé des grandes agglomérations. Était-ce important pour vous de quitter les métropoles et d’aller travailler dans un territoire rural ?

Benjamin Froger (BF) : C’est une bonne question ! Les grandes villes, comme Strasbourg par exemple, font l'objet d’une certaine attention de la part des architectes, depuis longtemps.

Lorsque nous nous sommes demandés « que fait-on maintenant ? », la question est vite devenue : « qu’est ce qui nous préoccupe en ce moment ? ».

Nous cherchions un secteur propice au développement de notre activité, mais surtout, nous pensions, comme beaucoup d’autres, que le devenir du rural, du «périphérique », était un gros sujet, encore trop délaissé, et pourtant clé pour tous. Le « rural » est une notion floue, dans un pays très occupé, très domestiqué, comme la France. Nous ne saurions en définir les limites et n’essayons pas. Il est clair cependant, que la pression sur ce que nous nous entendons à appeler le « rural » va en s’intensifiant. De nouveaux rapports se créent, les riverains et décideurs hésitent, il faut pour certains être plus indépendants des pôles urbains pour se préserver, attirer, et profiter de la proximité des ressources, pour d’autres anticiper, accepter et profiter de la permanente expansions de ces pôles. Pour nous, selon les réponses retenues, il y a un vrai enjeu sur la notion d’égalité de l’attention portée à ce qui fait la qualité de vie de chacun.

La question est vaste, mais une chose nous semblait claire, le milieu rural, la périphérie lointaine, est aujourd’hui un bon terrain d’expérimentation pour l’architecture, le paysage, l’urbanisme.

En milieu rural, nous intervenons à petite échelle, à partir de demandes très concrètes et pragmatiques, tout en tâchant d’englober ces interventions dans une pensée qui se veut globale, à grande échelle, comme le font les architectes . Ce grand écart nous restreint, mais nous donne l’espoir de pouvoir «faire mieux ». C’est très symbolique, mais c’est agréable pour nous qui nous posons beaucoup de questions sur l’emploi des ressources et la valorisation des savoir-faire.

Nous voyons en effet dans votre travail des propositions de projets qui s’adaptent aux lieux existants dans les zones rurales, peu urbanisées. On doit dialoguer avec le site, les constructions existantes et vernaculaires. C’est un réseau différent de références architecturales. Vous prenez en compte ces typologies architecturales ?

BF : Si c’est la question de l’existant qui est posée, je pense qu’avec le « rural », nous ne sommes pas dans un rapport différent au contexte que ce que nous pourrions rencontrer dans une ville, en périphérie ou partout ailleurs. Le contexte est partout. Par contre, il est vrai que ce contexte est plus ou moins apprécié. Dans un environnement rural, plus "pittoresque", il est moins difficile de convaincre les gens que cela est beau. Par contre, il est plus difficile d’apporter de la nouveauté. Ce qui change donc, c’est la manière de présenter aux autres les dialogues proposés entre existant et nouveau. Malgré cela, l’exercice reste le même, que l’on travaille dans une friche industrielle ou dans une très jolie ferme : le contexte est là. Il y a toujours des choses peu ou moins visibles qui méritent d’être valorisées, soulignées, ou simplement préservées.

Pour revenir à la notion d’échelle, ce qui diffère dans les milieux moins densément construits, c’est peut-être les « rapports de forces » en présence. Il semble plus évidemment nécessaire de faire dialoguer une intervention architecturale, paysagère avec son paysage lorsque ce paysage vous saute aux yeux. D’autant plus lorsque ce paysage renvoie à une échelle de temps qui nous échappe, celle de la géologie, de la topographie, de la forêt.

FC : Concernant les « références architecturales », c’est vrai que nous nous intéressons à l’architecture qui nous entoure, aux modes constructifs traditionnels locaux, de manière plus poussée aujourd’hui. D’autant plus du fait que nous ayons un regard extérieur. Nous n’avons pas grandi ici. Nous essayons vraiment de les comprendre, et cela influence nos projets. Je pense par exemple à Lucie, qui s’est formée à la construction en pierres sèches, qui est une composante du paysage de notre région, et qui nourrit sa réflexion de paysagiste.

Ces caractéristiques locales de l'architecture sont passionnantes à étudier. Nous essayons d’être plus attentifs aux éléments traditionnels, parfois modestes, mais clés dans l'identité du territoire, sans sacraliser le "patrimonial" ; dans une recherche du nécessaire et suffisant.

Dans vos projets, nous retrouvons ainsi cette volonté de travailler avec les matériaux locaux, la flore locale, les savoir-faire régionaux. Vous développez un rapport à la matière important dans votre travail, à la recherche d’une matérialité en adéquation avec l’existant ?

FC : Nous essayons de valoriser, de promouvoir ces ressources et ces savoir-faire auprès des maîtrises d’ouvrage que nous rencontrons, que ce soit des particuliers comme des maîtrises d’ouvrages publiques. Heureusement, parfois les MOA sont à l'initiative de telles démarches. Sur l'un de nos projets, le recours au bois local fourni par le maitre d’ouvrage et coupé et séché à 30km du projet, faisait clairement parti du programme. Dans d’autres cas, il est important de prendre l’initiative d’aller toquer à la porte des artisans locaux pour voir si nos premières idées sont en adéquation avec les savoir-faire et peuvent être améliorées.

Au-delà de la bonne volonté, nous sommes, comme partout, confrontés à la difficulté économique de ce genre de pratiques plus exceptionnelles, qu’il est plus difficile de mettre en œuvre lorsque nous sortons des procédés courants.

BF : Je pense que nous essayons de continuer à faire vivre notre vision idéaliste de jeunes étudiants, dans un rapport à la matière assez direct et avons du mal à nous résigner, par exemple, au fait que les décisions d’un homme politique américain ou chinois influence le choix du bon matériau utilisé dans un paysage précis, ou la simple possibilité de faire des fenêtres en bois, bref, contraigne à ce point nos parti-pris.

Bien évidemment, cela nous dépasse, c’est le fonctionnement de toute une économie qui est questionné. Mais nous tâchons de nous accrocher à cette idée, car collectivement nous pouvons sans doute avoir une influence. Si nous continuons à considérer certaines techniques anciennes comme relevant du bon sens, comme des technologies abouties plutôt que comme des éléments de folklore, la possibilité existe que nous les revisitions et sachions les inclure à nouveau dans notre économie. Après tout, les gens y sont attachés. Ces possibilités nous enthousiasment.

Vous parlez de votre idéal d’étudiant. Ce sont donc des choses apprises à l’école, qui vous sont propres aussi. Des architectes vous ont construits, vous ont donné ce goût pour les savoir-faire, et vous ont amené à avoir la pratique que vous avez aujourd’hui, qui se différencie de celles que peuvent avoir d’autres ateliers. Certains architectes ont donc pu vous pousser à être sensibles à cette matière, comme Peter Zumthor, qui prône la sensibilité des atmosphères et des matières.

BF : En tant qu’étudiants, nos sensibilités était sans doute différentes. C’est vrai que nous restons attachés à des personnages clés. Par exemple, nous continuons à regarder régulièrement le travail d’Alvar Aalto, que nous considérons comme toujours d’actualité. Il a poussé l’attention portée à la matière, à son emploi et à sa mise en œuvre vraiment très loin.

Tous les architectes modernes qui ont exploité les possibilités offertes par l’industrie comme étant complémentaires à l’acte artisanal, sans traiter ces deux aspects comme opposés, nous passionnent. Il y a Aalto, il y a Zumthor...

FC : Ou des architectes comme Juliaan Lampens qui ont utilisé le béton, certes, mais dans une mise en oeuvre assez artisanale. Nous parlions de la manière dont nous travaillons avec la matière, mais il faut rester clair sur le fait que ce travail relève et dépend de l’artisan. En tant qu’architecte, nous pouvons connaître très bien la technicité, mais c’est l’artisan qui propose une réponse. Il y a un dialogue entre les deux, qui aujourd’hui dans beaucoup de cas, nous semble être rompue. C’est pour cela que cette question ancienne nous semble toujours être d’actualité.

BF : Les architectes ont contribué au développement technologique des savoir-faire artisanaux. Ils sont encore nombreux aujourd’hui. Il y a eu par exemple l’art nouveau, qui a donné ses lettres de noblesses à une nouvelle manière de travailler le métal. Certains des architectes de cette époque poussaient l’œuvre « totale » jusqu’à dessiner des vêtements pour leurs commanditaires harmonisés avec leur architecture. Ces exemples illustrent à la fois l’étendue des domaines qu’un architecte a pu maitriser, mais également celui des techniques au développement desquelles l’architecture a pu contribuer. On n’est plus là-dessus aujourd’hui bien sûr, et fort heureusement, mais il y a cette nostalgie d’un niveau de maîtrise, et des savoir-faire leur correspondant, qui a une certaine époque était courant, et dont le développement s'est aujourd’hui arrêté.

Lina Bo -Bardi était une architecte qui continue de faire partie de notre imaginaire également, car elle s’intéressait beaucoup aux cultures populaires, à ce que savent faire les petites mains, sans opposer ces techniques aux matériaux contemporains, en sachant parfaitement associer les deux. Ce sont des architectes qui ont créé un très beau rapport entre des univers qui pour certains seraient incompatibles. Beaucoup d’architectes ont travaillé dans cet esprit et aujourd’hui, il y a une prise de conscience de l’importance de ces sujets.

Vous parliez de l’avenir de l’architecture. Nous voyons arriver des mouvements, avec la décentralisation de l’architecture. Comment voyez-vous cette discipline dans dix ans ? Comment l’architecture peut-elle évoluer et répondre aux besoins ?

FC : Si nous voulons être optimistes, il faudrait donner une direction plus responsable, vertueuse, ce bien au-delà de l’architecture, du paysage. D’un point de vue très concret, j’ai le sentiment que nous sommes dans une accélération, au détriment de la qualité du travail de l’architecte.

La société va de plus en plus vite et cela se répercute dans votre travail ?

FC : Oui et ça n’est pas compatible avec notre travail et nous pensons que ce n’est pas bon pour le travail de l'architecte, Avoir une pression si importante au sujet du délai pour un projet pendant les phase d’études par exemple (souvent pour des raisons de financements et d’obtention de subventions) est, on le sait, catastrophique pour le chantier. Un temps de travail nécessaire et incompressible existe. Nous pouvons être audacieux, mais par exemple, et au-delà du sujet de la conception, le séchage du bois prend des mois. Il faut d’abord le couper, attendre un an voire plus… Cela prend du temps. J’espère que dans dix ans, nous pourrons dire que ces réalités sont mieux intégrées dans les projets, avant que ne commence le travail du concepteur'

Il faut apprendre aux maîtrises d’ouvrage l’éloge de la lenteur...

FC : Oui, c’est l’une des pistes, ce qui ne veut pas dire que cela soit la seule.

BF : Je suis d’accord. L’accélération de nos sociétés, de tout, est un vrai sujet. Il faut que nous soyons un maximum d’acteurs à avoir conscience de cet aspect, qui relève de notre intérêt à tous, car, bien sûr, cela ne concerne pas que les architectes, loin de là. Cela concerne notre manière de vivre tout autant que la matière que nous produisons. D’autres modèles que l’accélération permanente et la recherche de productivité sont possibles. La recherche de qualité devrait primer plus souvent.

Oui, c’est presque un sujet politique finalement !

Parlons maintenant de votre travail et de votre actualité. Sur quels projets travaille éjo. coopérative actuellement ?

FC : Nous avons la chance de travailler sur des projets très variés en ce moment, sur une palette qui va de la revitalisation de centre-bourg à la création d’un tiers-lieu en réhabilitation dans un ancien hôtel, en passant par la création d’une halle de marché ou la construction de logements intermédiaires neufs. Et ce dans un rayon d’action relativement limité, cette variété de sujets est une chance. Nous avons beaucoup de chance là-dessus.

BF : Nous faisons un petit peu, mais de tout ! C’est ce que nous espérions.

Pour conclure et faire un lien avec la démarche de Technè, pourriez-vous citer des exemples d’ouvrages qui vous ont guidés dans votre pratique étudiante, et encore aujourd'hui ?

FC : Il y en a beaucoup… Pour n'en citer que quelques uns,

Les Pierres sauvages de Fernand Pouillon, un incontournable pour nous ;

Imaginer l’évidence, d’Alvaro Siza ;

Penser l’architecture, Peter Zumthor ;

Merci à Fanny et Benjamin, ami.es précieux et architectes talentueux pour leur disponibilité, et leurs réponses lors de cet échange très riche en réflexions de toute sorte.

Site web : EJO_COOPERATIVE | éjo coopérative (ejo-cooperative.com)